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Dans ma rue

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25 mars 2009 3 25 /03 /mars /2009 07:00

Comment la connaissait-il ? L’avait-il déjà rencontrée ? Peut-être lui avait-elle parlé un jour ? Ou tout simplement, n’était-il qu’un de ses admirateurs du temps où elle chantait encore. Mais par quel moyen avait-il  obtenu son adresse ?

 
« J’entends ta voix dans tous les bruits du monde » avait-il écrit. Cela ressemblait au vers d’un poème. Elle chercha et découvrit que ces mots étaient de Paul Eluard. Elle s’interrogea aussi sur le sort réservé à ces mots s’ils avaient été reçus par une autre qu’elle-même. Pourquoi avait-elle conservé cette lettre ? Pourquoi attendait-t-elle tous les jours la suite à cette première phrase ?


Elle comprit après plusieurs lettres qu’il les expédiait à jour fixe, observa qu’il s’agissait du mardi. Et toujours cette même écriture longue et cassée, image des grands oiseaux au sol.

 

Elle remarqua qu’il ne parlait que d’un sujet à la fois. Il ne s’en écartait pas et disait bien peu de choses. Hésitait-il devant l’effort à fournir ? Peut-être manquait-il de l’énergie nécessaire pour tracer d’autres mots, d’autres phrases ?

 

Enfin, il put lui écrire plus longuement. Il lui parla du peu de nourriture qu’il absorbait et fit de brefs commentaires sur la composition des menus. Il essaya même d’être drôle. Une autre fois, il décrivit les barreaux aux fenêtres. Il lui exprimait sa méfiance, ses craintes, ne comprenait pas cet enfermement : il n’allait pas s’envoler !

 

Cette phrase fit écho en elle. Elle l’avait elle-même pensé, il y a bien longtemps, lors de son long séjour dans une clinique psychiatrique de la banlieue parisienne. Elle se souvenait si bien de l’effet des médicaments qui la faisaient glisser dans un grand trou noir, à la limite du conscient. Elle gardait comme une empreinte indélébile la mémoire de sa souffrance psychique, du sentiment l’abandon, de l’ennui, du désespoir. Ces remèdes censés être thérapeutiques étaient en réalités « apocalyptiques ».


Lui revint en mémoire qu’ils donnaient un mauvais goût permanent aux aliments et aussi la sensation que trois docteurs entraient en même temps dans sa chambre. Il lui fallait attendre que ses yeux accommodent pour que deux disparaissent et qu’elle puisse parler, à celui qui restait, de ses impressions sans attendre aucune réponse de sa part : il ne pouvait pas comprendre.

Elle en était tout de même sortie des potages sans goût, des « jus de chaussettes » ersatz de café, des toilettes assistées, des barreaux aux fenêtres…


Sans doute, je me fais mal comprendre
, écrivait-il. Grande au début, son écriture changea et devint presqu’illisible. Malgré les efforts touchants qu’il tentait pour écrire le nom des médicaments qu’il absorbait, elle ne parvenait pas toujours à déchiffrer.

 

Il fallait qu’il lui écrive régulièrement, même s’il ne pouvait expédier ses lettres tous les jours. Et c’était tant mieux, il avait si peur de l’ennuyer avec un courrier quotidien. Il s’ennuyait tant lui-même en sa propre compagnie. Il datait ses écrits. Quelquefois, il ajoutait l’heure. Il craignait de mélanger le jour et la nuit. Il notait scrupuleusement six heures ou dix-huit heures ou vingt-trois heures. Des mots… Des mots pour surnager. Il était autre chose que cette moitié d’homme que le personnel soignant infantilisait avec ces petites attentions : «Allezilfautboirelecaféquevouspouvezilnevousferapasdemal ».


Il ne supportait plus de se sentir amoindri dans leur regard mais ce qui lui importait, c’est qu’elle ne le voit pas, elle dont la lumière éclairait ses pénombres. Il devait lui dire ses pensées, sa misère, son mal-être, pour rester en vie et ne pas sombrer.


L’image du grand oiseau se modifia, devint celle d’une épave à la mer, ballotée d’un côté l’autre par les éléments. Elle lisait la souffrance endurée dans son écriture à présent ridiculement amenuisée, dans ses phrases tantôt laconiques, tantôt étirées jusqu’à la démesure, sans ponctuation, ce qui ajoutait à la difficile tâche de lecture.

Elle ne cessait de se questionner : pourquoi moi, pourquoi m’écrit-il, à moi ? Il lui demandait de garder ses messages, qu’il viendrait les chercher un jour. Il insistait pour qu’elle les décrypte. Il parlait de ses lettres et ne parlait jamais d’elle. Il lui avait assigné un rôle silencieux. Il disait que, sans cette possibilité de lui écrire, il ne survivrait pas à l’épreuve qu’il traversait. Si elle le lisait, si elle comprenait, alors il vivrait.  Devenue garante de son existence, de son équilibre, il lui prêtait des vertus magiques.


Mais comment pouvait-il être certain qu’elle recevait ses lettres et les lisait ?


...à suivre

Dominique Grassi
Jean-charles Theillac
sur une idée de Catherine Maisse

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Published by Jean-Charles THEILLAC - dans Nouvelle
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